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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Journaliste à Vanity Fair, elle a tenté une biographie de Jean d’Ormesson. Résultat stupéfiant car elle célèbre un personnage qui incarne une caste de privilégiés sans complexe. De quoi remobiliser les gilets jaunes !

Un «Talon rouge» très agaçant

Superficiel et fier de l’être. C’est peut-être ce qui résume le mieux Jean d’Ormesson, disparu quelques heures avant Johnny Hallyday. Ce qui a éclipsé les hommages. De quoi, dans l’au-delà, agacer ce personnage qui a passé sa vie à faire d’abord et avant tout parler de lui.
Un an plus tard, un livre raconte. Bien écrit, facile à lire, vif et léger. ll se faufile dans la vie de cet éternel séducteur. Un petit coté people qui, il faut l’avouer, n’est pas déplaisant. Un peu de recul sur ce phénomène, mais pas trop. Bref, une biographie à son image qui célèbre ses beaux yeux bleus, sa gentillesse et la chance extraordinaire qui a jalonné sa vie. Une vie où il n’a rien mérité. Pas vraiment dans l’air du temps !
Mais ce qui est le plus surprenant, c’est que de gauche à droite, tout le monde s’est prosterné devant ce «Jean d’O» avec une incroyable indulgence. On respecte encore la mort à une époque où on ne respecte plus grand chose. La seule qui résiste, implacable, aux manifestants et à leurs inquiétudes !
Ecrivain, il a publié une bonne quarantaine de romans et d’essais où il parle essentiellement de lui. Descendant d’une grande famille française, marié à la fille d’un riche industriel, normalien, un placard doré à l’UNESCO, puis directeur de Figaro, académicien, entré de son vivant dans la prestigieuse Pléiade, invité vedette de toutes les émissions littéraires… Une star. Et tout ça sans le moindre effort !
Grâce à ce «Dernier roi soleil», on saura tout sur le «Jean d’O». Son père ambassadeur, ses innombrables maitresses, ses admirateurs qu’il badigeonne de belles citations, son tailleur qui lui fourni ses chemises azur, son jus de carotte quotidien, servi en gant blanc, qui lui donne une éternelle bonne mine, son hôtel particulier à Neuilly où il se pavane devant les portraits de ses ancêtres à moustaches, sa villa de rêve en Corse où défile le Tout Paris, le prestigieux château de son enfance… Sans oublier l’affaire Charlotte où il se comporte comme une racaille, ce qui aujourd’hui lui vaudrait un scandale metoo,
Une vie de privilégié avec majordome zélé, femme fortunée et soumise qu’il trompe avec ardeur, amis influents et complaisants…
Tout semble lui arriver par hasard. Du Figaro à l’Académie en passant par son alliance avec l’empire du sucre. Mais non, on sent bien que c’est lui-même qui invente cette légende digne d’un mauvais boulevard. Jean d’Ormesson a choisi sa vie. En cultivant ses privilèges avec application. Mettant son talent au service de cette farce, pour se faire pardonner son inconséquence. Toujours dans les coulisses du pouvoir. De Giscard jusqu’à Hollande. En passant par Mitterrand qui le recevra pour un ultime tête-à-tête aux relents antisémites avant de quitter l’Elysée. «François a voulu s’amuser, il a choisi le plus con», commentera le beauf Roger Hanin.
Un courtisan habile. Intrépide même. L’élite qui devrait donner l’exemple mais qui préfère cultiver son inconscience. Un vrai lascar qui entretenait des relations amicales avec un certain Jean-Luc Mélenchon. Tout est dit.
Ecrire ne pardonne pas tout ! Céline le sait. Même si avec d’Ormesson, on est loin du génie. A part le génie des apparences. Et cette manie de convoquer Dieu dans tous tous ses ouvrages en le manipulant comme un ostensoir.
Dernière page. L’auteur, Sophie des Desert, cite un des derniers bons mots de l’animal, à la veille de sa mort. A propos de cette biographie alors en chantier, il soupire : «Puisse tout cela faire un astre dans les cieux». En citant Victor Hugo. Suffisant et insuffisant.
Un soleil, oui. Soleil noir. Ni le seul, ni le dernier. Mais un des plus brillants, malheureusement.
Il aurait été une belle figure à la cour de Versailles où il aurai rejoint la tribu des «Talons rouges». Aristocrates précieux et maniérés qui se distinguaient par leur morgue et leur désinvolture. Bien nés, riches et pédants, mais creux. Courtisan. Avec au bout du chemin, la tête du roi sur l’échafaud.
De quoi ravir, malheureusement, les concierges sans loge. Un cadeau de Noël idéal pour une vieille tante abonnée au Figaro pour le carnet mondain. A lire et à méditer sur les ronds-points !

«Le dernier roi soleil» de Sophie des Déserts, éditions Fayard / Grasset. 287 pages.