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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Un traitre lumineux

Philippe Val a toujours trahi tout le monde. Son père réac pour devenir chanteur engagé. La chanson pour devenir journaliste et diriger Charlie Hebdo. La gauche radicale dont il était une figure pour être nommé patron de France Inter sous Sarkozy… Une vie de travers mise en lumière par un fantôme.

Sa première trahison, c’est de ne pas raconter lui-même sa vie dans ce livre qu’il signe. Mais de confier ce sale boulot à un ami imaginaire, qui s’adresse à son fils. Malin, ce Philippe Val qui devrait être mort depuis longtemps vu les innombrables ennemis qu’il a collectionné en 65 ans. Et qu’il recense avec méthode. Des irréductibles adversaires qui ne lâcheront jamais, coups bas et coups tordus.  
Mais il faut dire qu’il a commencé très jeune. En détestant Manou, la nouvelle femme de son père. Un sacré personnage, son boucher de père. Spécialisé dans la viande de cheval, il va développer son affaire pour devenir un parvenu : autorité sans partage, mauvais goût, idées réactionnaires, coups de gueule… «Il faut en chier pour arriver !» Alors que sa mère est un fantôme. Coiffeuse et très libre, elle a déserté sa famille. Et bien sûr, il la vénère, le traitre !
A l’école, il se distingue déjà. En se mettant à dos ses petits camarades. Amateur de littérature et de musique. Mais pas vraiment le profil du polar. Il se retrouvera en pension, dans un collège catho très «vieille France». Rebelle, Philippe finira par tout plaquer à 17 ans pour devenir artiste alors que son père rêve qu’il reprenne sa «boite». Mais non évidemment. Inutile de dire que leurs relations seront difficiles. Mai 68 lui passe sous le nez, mais il va plonger dans cet univers anar et libertaire où il est interdit d’interdire.
C’est le début d’une longue carrière de chansonnier, comme on dit à l’époque. Des textes en tête et une guitare à la main, il va écumer les salles enfumées de la rive gauche et droite bien sûr. Collectionnant quelques succès de «Mon cul» à «Je m’en branle», en formant le fameux duo «Font et Val». 20 ans de scène, jusqu’à la rupture. Son ami se retrouvant derrière les barreaux pour une sale affaire de pédophilie. Il n’hésitera pas à le dénoncer publiquement. Traitrise, hurlent les fans.
Mais il poursuit son chemin. En devenant journaliste. Il choisit alors Charlie Hebdo qu’il va refonder avec le dessinateur Cabu. Fidèle à sa stratégie, Val va se faire haïr par une bonne partie de cette rédaction insoumise. Editorialiste et rédacteur en chef puis directeur, il tiendra cette tribu ingouvernable pendant près de 20 ans. Cadrant certains dérapages, protégeant les filles souvent piétinées, interdisant l’alcool… Ce qui le classera définitivement à droite sur cette planète gauchiste !
Puis il y aura les fameuses caricatures de Mahomet qu’il n’hésite pas à publier. On connait la suite. Mais ce qu’on connait moins c’est la bagarre qui va se dérouler en coulisses. Entre Val et cette «vraie gauche», radicale, extrémiste, anti-sioniste qui vire parfois à l’antisémitisme. Au nom de son combat contre l’islamophobie.
Une bataille qui va se conclure par son éviction de Charlie. Et la nomination du traitre à la tête de France Inter où il va de nouveau s’illustrer en virant deux humoristes qui s’acharnent sur lui quotidiennement à l’antenne. Scandale encore.
Le seul qu’il ne trahira jamais, c’est Jef, son chien, avec qui il a fait des shows mémorables.
Une trajectoire exceptionnelle marquée par quelques figures dont il a été proche : Gainsbourg, Godard, Ferré, Bourdieu Coluche… jusqu’à Trenet dont cet amoureux de Bach, Molière et Rimbaud dresse des portraits touchants.
Toujours sous protection policière aujourd’hui, Val est au fond un traitre aux yeux de imbéciles parce qu’il est libre. Et libre parce que cet autodidacte s’est construit en dehors des conformismes intellectuels du 20e siècle. Marx et ses épigones. En témoigne quelques pages cinglantes qui tailladent toutes les hypocrisies contemporaines. D’ailleurs, le seul moment où il écarte son ami imaginaire pour prendre lui même la parole c’est pour dénoncer «les charlatans» qui ont «bombardés» les esprits de «leurs mensonges». En précisant qu’il a toujours été «un modéré» qu’on a pris pour «un radical» parce qu’il s’exprime avec «véhémence». Ce qu’il appelle «un malentendu».
Toujours fermement ancré à gauche. Des valeurs solides mais impitoyable sur la sincérité. Tout sauf un cérébral. Mais un sensible qui a tout appris sur le terrain. Sur scène d’abord, ce qui a permis à ce timide de se libérer. Dans les livres qu’il a choisi à l’instinct en se forgeant une vraie culture. Sans métier, sans formation, il s’est inventé, sans se censurer. Ecrivain d’abord. Belle écriture. Auteur, une autorité donc. Réconfortant à une époque où le doute paralyse toutes les certitudes, même les plus élémentaires.
Alors oui, il y a forcément des ombres dans ce Val. Il suffit d’écouter ses ennemis qui se défoulent sur le web. Mais qui n’en a pas ? Reste le soleil qui illumine ce beau parcours.
Après avoir refermé ce «Tu finiras clochard», on cherche spontanément une vidéo de lui, jeune, sur scène. Avec sa guitare noire, son sourire un peu canaille, une belle voix éraillée… Une «grâce», comme ce musicien le fredonne tout au long de ces pages, quand il se ballade dans les étoiles en cherchant un sens à sa vie de traitre.
Pas loin de 900 pages. Peu de chance que vous lisiez ce livre exigeant mais passionnant. Et vous aurez tort !

«Tu finiras clochard comme ton Zola» de Philippe Val aux éditions de l’Observatoire, 864 pages.
Illustration : la «une» du fameux numéro de Charlie Hebdo.