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Une chute pour rebondir

Dans son dernier roman, David Foenkinos met en scène une jeune femme qui vient d’être abandonnée par son amoureux et qui cherche une issue. Une écriture sobre et subtile. Très efficace.

«Etienne demeura taciturne une grande partie de la soirée, sans vouloir en préciser la raison. Un supplice pour Mathilde. Elle devait respecter son choix, se disait-elle; cela lui arrivait elle aussi (…) C’était d’ailleurs un de leurs points communs; ils cicatrisaient en silence». 

Deuxième page de ce roman. Quelques lignes, parfaites pour souligner le style Foenkinos. Simple, du rythme, une légèreté ponctuée avec finesse, le sens de la formule et du métier, notamment pour faire monter le suspens.

De ce silence qui cicatrise va surgir une rupture douloureuse pour cette belle amoureuse qui va alors déraper. Et perdre son job de prof. Avant de se réfugier chez sa soeur pour ruminer sa vengeance contre cette Iris qui lui a volé son Etienne. 

Un petit livre compact, des chapitres courts. Pour une histoire d’amour assez banale au fond. Rien d’extraordinaire jusqu’au final sec et brutal, qui infuse au fil des épisodes. 

Exemple, cette visite nocturne de la jeune dépressive à sa voisine psychiatre : «L’installant sur un canapé, elle lui servit une tisane (…) Et bien sûr, elle avait un chat. Mathilde la contempla un instant, et ne put s’empêcher de penser que, bientôt, elle aussi, aurait un chat. C’était incontestablement une vie à chat qui l’attendait». 

On ne croit pas un instant à cette perspective. Au contraire, ces quelques mots suggèrent que cette rupture finira dans le sang. Mais comme un chat, Foenkinos tourne autour en prenant un malin plaisir avec ses lecteurs souris. Comme cette soirée concert avec son beau frère Frédéric où ils vibrent sur «La jeune fille et la mort» de Schubert. On se dit que ça va se terminer par une idylle. Mais non, ce sera bien pire. Plus tard. En attendant, Mathilde aide sa soeur Agathe qui l’agace, perchée sur un escabeau à tailler des branches de lierre sur le balcon de son appartement… 

«Je sais que je vais rebondir, je n’ai pas choix…» Tout le monde se mobilise pour sauver la désespérée. On a même droit au diner de présentation. Hugo va-t-il réussir à conquérir cette âme en peine ? Là encore, erreur, elle préférera se jeter dans les bras d’un gros beauf déniché dans un bar minable. 

Et puis il y a cet art du délire qui permet à l’héroïne d’imaginer ce que pense les autres. Drôle parfois : son amie Sabine qui imagine que Mathilde est devenu alcoolique. «Mais les déductions de Sabine étaient souvent hâtives». Ou la manie de cette bavarde de toujours ponctuer ses longs monologues d’un «tu m’écoutes ?». 

Des petits riens qui dressent un décor. Celui d’un quotidien lisse où rien ne dépasse. Mais qui annonce à petites touches le drame final de celle qui ne résigne pas à rejoindre «le camp des vaincus». 

Quelques heures qui filent tranquillement, dans une sorte d’apesanteur. Jusqu’à cette formule magique de son nouvel amoureux : «Agathe a eu tellement de chance d’avoir une soeur comme toi». Assortie d’un geste délicat qui vient de loin. 

A lire en jouant le jeu. 

«Deux soeurs» de David Fonekinos, aux éditions Gallimard, 173 pages.