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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Une heure pour les survivants !

Un comédien remarquable dans un exercice compliqué : mettre en scène la mort sans mémoire. C’est à l’Odéon. Du théâtre, du vrai, qui ne peut pas laisser indifférent.

Un beau texte sur un sujet sensible et un formidable comédien. Mais une salle à moitié vide. Cherchez l’erreur, dirait Shakespeare ! En plus ça se passe à l’Odéon qui a l’habitude de jouer à guichets fermés.
Mauvais choix ? Pas du tout. Révélateur au fond : ce n’est pas facile de regarder la mort en face. Surtout quand elle est si diabolique.
«Cette nuit, j’ai fait un rêve et je vais vous le raconter…», commence Philippe Awat, assis en bord de scène. Une sacrée présence, ce comédien formé notamment par le génial Simon Abkarian. Grand, une stature, chauve, barbe légère. Un regard, une voix surtout, grave et profonde.
«Cette nuit j‘ai rêve qu’il avait neigé. Et ma mère voulait danser dans la neige…»
A ses cotés, Eliane, une petite rousse frisée, tout en rondeur et sourire.
«Là, on est encore dans ton rêve ?»
Elle va l’accompagner en tenant plusieurs rôles, son père, sa soeur, sa mère et son infirmière.
Pas un rêve, un cauchemar qui commence dans une taverne en Grèce, par quelques mots de sa mère qui fête ses soixante ans : «Je suis malade». Alzheimer. «Une tête pleine de trous.»
Long questionnaire à l’hôpital où elle débarque avec sa petite valise. Questions sans réponses qui débouchent dans un couloir sans fin, mort lente.
Alors c’est décidé, on va l’enfermer cette mère sans mémoire. Le fils est terrassé car c’est d’abord lui qu’on enferme.
Pas de décor. Murs noirs, sol blanc, quelques chaises, une lampe… Et une pile de disques, pour les virgules musicales. «Ouvrez la cage aux oiseaux…»
«Qui es-tu pour elle ? Et qui est-elle pour toi ?»
Pendant une heure Philippe va tenir la scène. Un texte parfaitement maitrisé. Très à l’aise donc, ce qui lui permet de jouer à fond. Il hurle, murmure, gesticule, danse, chante… Magistral ! De la première visite à la dernière. Des faces-à-faces touchants. Et des questions graves, «Ça vaut la peine de se battre ?». Des rires aussi, déchirants.
Une atmosphère pesante, glauque. Insupportable parfois. Trop sans doute pour faire le buzz. D’autant qu’on a tous des proches qui s’éteignent mais qui ne lâchent pas. Morts vivants.
Il faut aller voir «Ma mère…». Une heure pour les survivants.

«Ma mère m’a fait les poussières» d’après le roman d’Erwin Mortier, «Psaumes balbutiés», mise en scène de Philippe Awat avec Philippe Awat et Pascale Oudot. Durée : 1h. A la Comédie Odéon jusqu’au 23 mars.