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Une incroyable histoire

«Le Porteur d’Histoire», succès de la Comédie Odéon cette saison, est présenté au Off d'Avignon jusqu'au 28 juillet. De l’excellent théâtre, exigeant et populaire.

«Nous allons vous raconter une histoire…»
Ils surgissent de la salle pour monter sur scène. Deux filles, trois garçons, en pantalon noir et teeshirt blanc, tous pieds nus. Et ils s’assoient sur un tabouret.
Quelques minutes, on hésite. Un monologue sur l’histoire avec un grand «H». Avec des interpellations un peu faciles du public : Marignan ? Prise de la Bastille ? Puis tout bascule dans ce décor noir percé de lumière.
Tout va se jouer entre Mechta Layadat, au coeur du Sahara algérien, où deux femmes ont disparu. Et à Linchamps au fond de la forêt des Ardennes où un père vient de mourir.
Deux histoires parallèles en apparence. Cinq comédiens pour une bonne trentaine de rôle. On est un peu perdu au début. Puis la magie s’installe. Des mots d’abord, superbe texte d’Alexis Michalik.
Avec une rencontre décisive dans une diligence. Adélaïde, dernière descendante d’une noble famille issue d’une secte mystérieuse. Face à elle, un jeune écrivain bavard, Alexandre Dumas. «Je porte une histoire douloureuse». Un trésor amassé sur les «indulgences», une famille massacrée, une légende celle des Légsistrates… Les deux fantômes vont alors faire un pacte. Elle lui racontera et lui s’engage à garder le secret.
De quoi soutenir cette série théâtrale. Avec des séquences décalées dans le temps et dans l’espace. Comme ce fossoyeur qui déambule dans son cimetière à la recherche d’une place libre et qui tombe sur les carnets d’Adélaide. Ou ce berbère qui prend le thé dans les sables devant un tableau d’Eugène Delacroix.
On passe d’une diligence à une voiture qui fonce sous la pluie, pour planer en avion au-dessus la Méditerranée. Avec des personnages qui jaillissent du néant. Un pape accusé de faire «commerce de la mort», une reine qui découvre qu’elle est enceinte, un notaire qui a perdu les clefs d’une maison envahie par les livres…
La magie de ce «porteur d’histoire» est de passer d’un univers à l’autre, sans transition. C’est vif, saisissant, drôle, cocasse et émouvant, truffé de références littéraires. Mais ça coule, frais et tonique. Grâce à des comédiens superbes. Parfaitement synchronisés, ils parlent clair et ferme, toujours justes et sans bavure. Un texte maîtrisé. Une gestuelle sans théâtralité, précis, de la finesse, un ton. Des visages qui parlent. Des corps en mouvement. Magique ! Ils sont beaux ou moches mais toujours magnifiques. Totalement dans leur personnage. Et ils en changent avec un naturel déconcertant.
Un marquis ou un général qui s’évaporent pour réapparaitre en douanier ou en garagiste.
Des langues et des accents aussi, de l’arabe au latin, du vieux français à l’argot. «Putain» et «Majesté». On survole les siècles, de la Grèce Antique à la Révolution Française, jusqu’aux années 2000. Avec en prime le fameux débat Chirac-Mitterrand ! Et des figures se faufilent, écrivains, peintres, monarques… Un grand délire. Mais pas un simple délire, on est accroché à ce «faits divers» qui se déroule et s’embrouille puis tout à coup on reprend le fil rouge qui mène à un superbe final.
«Et si je choisis d’y croire ?», lance une belle en se jetant dans les bras de son magicien. Alors qu’une voix off conclut : «Elle se mit à y croire».
Le public aussi qui salue cette magnifique performance. Convaincu qu’au regard de l’histoire, la fiction détrône la réalité car elle permet de lui donner un sens.

«Le porteur d’histoire» texte et mise en scène d’Alexis Michalik avec Khalida Azaom, Bruno Fontaine, Yvan Lecomte, Michael Maino, Lison Pennec. Durée : 1h35. Au Off d'Avignon jusqu'au 28 juillet.