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Plateforme pour la culture / Lyon-région

45 minutes, des images floues et mal cadrées, un son abominable…  Avec en vedette, un héros méchant, vieux et moche. Mais sans doute, le plus beau film de Cannes ! Sans même voir son «Livre d’image»  c’est lui qui mérite d’être consacré !

Une palme d’or pour Godart !

Pas besoin d’être invité à monter les marches du festival avec les stars, ni même d’être accrédité, producteur ou journaliste. Il suffisait samedi d’aller se balader sur youtube pour découvrir la performance de Jean-Luc, 87 ans.  L’enfant terrible du cinéma qui a choisi une application vidéo, face time, pour une mémorable conférence de presse. «Surréaliste»  ont décrété les experts du monde entier qui, eux-mêmes, ont défilé sagement en file indienne devant un simple smart phone pour poser leur question ! Incroyable procession.  
Image d’abord. Cinq centimètres sur dix, maximum. Style selfie, justement frappé d’interdit cette année à Cannes. Godard, l’empereur de la «nouvelle vague». Godard le grincheux dans toute sa splendeur. Une voix de rocaille, sa signature. Mais aussi une gueule. De grosses lunettes sévères, un regard myope, une calvitie perturbée par quelques cheveux blancs en bataille. Un simple teeshirt sombre et une veste claire. C’est bien lui. Et il sourit l’animal !
Une grande première, cette conférence de presse qui célèbre l’absence d’un dieu du septième art. Présence réelle ! De quoi donner une force incroyable à ses mots, surgit au fond d‘une caverne virtuelle. Ombre et lumière platonique ! 
La veille, Cannes s’est précipité pour son déconcertant « Livre d’images »projeté à l’amphithéâtre Lumière du festival. Séance agitée, évidemment. Réservé aux exégètes. Ou aux cinglés. Mais (film ?) lumineux. Baigné dans l’utopie, respect Jean Luc.
   
Il avoue qu’il a inventé cette mascarade téléphonique pour faire la «pub» d’une petite association, suisse comme lui, qui a permis à ce film d’exister. Mais on retiendra le doigt en l’air qui introduit sa bande annonce. Pas un doigt d’honneur, nuance. «Une ambition dans le désert» illustrée par cette petite incisive plantée dans ce court métrage à rallonge : «Les maîtres du monde devraient se méfier de Bécassine, elle se tait» Mais lui n’y arrive pas ! 
«On vit une époque étonnante mais on peut aussi faire autrement» explique d’une voix douce celui que tout le monde attend, griffes en avant. Et il va faire une véritable démonstration, ce vénérable. Drôle, simple, percutant. Libre, incroyablement libre. Il répond, très à l’aise, aux questions espagnole, russe, anglaise, japonaise, italienne… sans jamais hésiter. Mai 68 ? Pour lui, c’est la mort d’une jeune maoïste. Et son enterrement, 100 000 rebelles. Ceux qui vont encore voir ses films. «Qu’est-ce que je voulais dire ? Je ne me souviens plus…» Et il éclate de rire. Mais ne rit plus quand il parle cinéma. On lui reproche son «Livre d’images» qui concoure à la palme d’or, entièrement réalisé à partir d’images d’archives pour raconter ce moyen orient si compliqué. «Ce qui est le plus important, ce n’est pas le tournage, mais le montage» dit l’homme qui a signé le mythique «A bout de souffle». Et qui est toujours inspiré. «Le propre de l’homme c’est de penser avec ses mains». Sans les mains. On a droit alors à une série d’incapacités humaines. Comment écrire ? Comment aimer ? 
De temps en temps, il s’amuse de ces journalistes aux aguets. Avec une bienveillance inhabituelle chez lui. La patine des années. Et une lumière qui s’impose. Sacré Godard. Jusqu’au bout, il jouera la provocation. Notamment quand il lâche qu’en Afrique on fait plus d’enfants qu’en Europe «parce qu’il y a plus d’amour». Et devant des journalistes sidérés, il persifle : «Je pense qu’ils n’ont pas compris!»
Mieux encore quand il pose son équation à mille inconnues pour définir ce qui fait un film :  X+3 = -2. Avec cette formule magique : «quand on fait télescoper deux images pour en trouver une troisième, il faut en supprimer deux”. Le talent ne suffit pas, travail en tête. Et il ajoute dans un sourire : «C’est la clef du cinéma mais quand on dit c’est la clef, il ne faut pas oublier la serrure». Le talent quand même !
Un inconditionnel vante son courage. En lui demandant où il trouve l’espoir et l’énergie. Le serrurier se rebiffe bien sûr : «Les trois quarts des gens ont le courage de vivre leur vie. Mais pas le courage de l’imager». Un silence et il murmure : «à part certains fous». 
Encore quelques mots. Il évoque un livre sur Cézanne qu’il est en train de lire. «Beaucoup de violence» mais «beaucoup de calme» aussi. Puis il balaye tranquillement une question sur le titre de son prochain film. «C’est au titre de me trouver». 
Belle réplique à ce beau «Redoutable» d’Hazanavicius présenté l’année dernière à Cannes qui démasquait le maitre sans le piétiner. 
En direct sur face time, il se moque encore «des clics et des claques». Profitant de l’occasion pour en balancer une sévère : «La plupart des acteurs contribuent au totalitarisme de l’image filmée contre l’image pensée». 
Et la conclusion tombe après 45 minutes assez fascinantes. «Je crois que ça va aller, parce que je commence… » Phrase suspendue. Superbe Jean-Luc. Palme d’or. Impossible, bien sûr.

Philippe Brunet-Lecomte

 

Ci-dessus : une image du "Livre d'images" de Jean-Luc Godard