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Plateforme pour la culture / Lyon-région

Une résurrection pour le Musée Africain

Conférence ce vendredi de Me Pierrat, célèbre avocat spécialisé dans le droit de la culture et de l’information, qui présentera son livre, «Faut-il rendre les oeuvres d’art à l’Afrique ?». Sujet sensible à Lyon où le Musée d’Art Africain est en train d’imaginer un projet ambitieux pour devenir «un carrefour des culture africaines».

Le 27 novembre dernier, le Musée Africain de Lyon fermait ses portes. Un musée vieillot fondé en 1863 à l’époque coloniale qui n’a pas réussi à conquérir un vrai public. Ni à réunir les moyens pour se moderniser. Malgré des évolutions significatives depuis sa création par une communauté de missionnaires catholiques. Avec 10 000 visiteurs par an et un budget de 120 000 euros, cette institution discrète s’est retrouvée dans une impasse. Faute de subventions suffisantes.

Du coup, à Rome, les responsables de cette communauté religieuse ont décidé de repenser totalement un projet plus ouvert, plus vivant et plus en phase avec les attentes de la société. A une époque où les Lyonnais d’origine africaine sont nombreux. Et l’attirance pour l’Afrique de plus en plus affirmée.
Situé cours Gambetta à Lyon, l’immeuble de plusieurs milliers de m2 sur cinq niveaux qui hébergeait notamment ce musée et ses 8 000 sculptures, masques, armes… ainsi qu’une bibliothèque de 8 000 ouvrages, va faire l’objet des travaux importants pour tout remettre aux normes et concevoir un espace convivial. Autour de la culture mais aussi pour organiser des rencontres et des événements.
Un investissement important qui n’est pas encore chiffré mais qui pourrait s’élever à plusieurs millions d’euros. En exigeant aussi un forte mobilisation des donateurs et mécènes. A la hauteur des ambitions de ce Carrefour qui pourrait s’affirmer comme une alternative muséale fondée sur l’échange.
Interview croisée de Laurick Zerbini, professeur en histoire des arts d'Afrique Subsaharienne à l’Université Lyon 2 et ancienne présidente du conseil d’administration de ce musée. Et Jean-Paul Kpatcha, prêtre et directeur adjoint de ce nouveau Carrefour des Cultures Africaines. 

Comment est né ce musée africain ? 

Laurick Zerbini : Sous l’impulsion de la Société des Missions Africaines, fondée en 1856 à Fourvière par Melchior de Marion-Brésillac qui veut «évangéliser les pays les plus abandonnés de l’Afrique». A sa mort, le père Augustin Planque, qui prend la tête de cette communauté de missionnaires catholiques, continue à envoyer des prêtres en Afrique, et notamment au Dahomey. En leur demandant de rapporter des objets afin de faire découvrir les cultures africaines en France. Quand elle s’installe cours Gambetta à Lyon, dans les années 1930, la SMA ouvre alors un musée missionnaire sur trois étages qui est alimenté exclusivement par ces objets pour en faire des témoins. 

Qu’est qu’un musée missionnaire ?
C’est une période où l’Eglise catholique qui est en difficulté se tourne vers l’extérieur, vers ces mondes nouveaux que sont l’Asie, les Amériques et l’Afrique. Elle a alors besoin de montrer le travail réalisé par les missionnaires sur le terrain auprès des populations dites païennes pour financer ces missions. Internet n’existe pas à l’époque !
C’est un musée qui soutient la colonisation ?
Au cours du XIXe siècle tout ce qui n’est pas moderne est considéré en Europe comme primitif. Les missionnaires n’échappent pas à cette philosophie là, comme les laïcs ! La découverte de sacrifices humains au Dahomey provoque d’ailleurs un scandale. La 3e République dénonce cette barbarie en assimilant les Africains à des sauvages. Ce qui lui permet de justifier la conquête coloniale au nom de la civilisation. On a un peu trop tendance à dire que les missionnaires ont évangélisé et pillé donc déstructuré l’Afrique. Mais qu’ont fait les laïcs ? 

Mais l’objectif des missionnaires est d’évangéliser l’Afrique ?
Le missionnaire n’est pas seulement quelqu’un qui plante la croix ! C’est aussi un ethnologue, un linguiste, un architecte, un biologiste... Certains ont aussi été les premiers à réaliser des dictionnaires de langue africaine ! Parmi eux Francis Aupiais qui a produit tout un ensemble d’écrits valorisant les cultures africaines. Une démarche d’ethnologue qui ne sera pas toujours bien perçue au sein de l’Eglise ! Comme quand, dans les années 60, un grand nombre de missionnaires de la SMA soutiennent intellectuellement l’indépendance.
Que présente à l’origine ce musée ?

Des dioramas d’abord. C’est-à-dire des scènes théâtralisées avec des mannequins comme la leçon de catéchisme. Tous les musées d'ethnographie qui ont été créés à cette époque présentaient aussi des dioramas pour faire découvrir des cultures inconnues du public français ! Le musée exposait également des masques, des animaux minéralisés, des armes, des statuettes… Notamment le panthéon Yoruba, les poids Akans, les récades du Dahomey... La bibliothèque a également commencé à réunir de nombreux ouvrages sur l’Afrique.
Certaines oeuvres d’arts vont-elle être restituées aux pays africains comme l’exigent aujourd’hui les pouvoirs publics ?
La question de la restitution pourra toucher les collections de ce musée bien sûr. Mais cela ne concernera que quelques uns de 8 000 objets qui ont été inventoriés. Car la plupart ont été ramenés en France dans une démarche de valorisation de l’Afrique et qu’il s’agit très souvent de dons ! Pas de pillages, à la différence certains musées.
Le musée évolue-t-il au moment des indépendances ? 

Il change d’abord de nom pour devenir le Musée Africain de Lyon. Les dioramas disparaissent, les animaux minéralisés aussi. L’accent est mis sur l’objet et son sens. Puis, au début des années 2000, les directeurs du musée vont repenser la scénographie pour donner au musée un caractère plus scientifique. Avec des objets regroupés par ensembles culturels qui permettent une lecture des formes. Pour que le visiteur ait des éléments de compréhension et puissent s’interroger.
Pas de changement depuis ?
Si, au début des années 2000 les missionnaires qui dirigent toujours ce musée vont en confier la gestion à une association laïque. Tout en restant propriétaires des locaux et des collections. Mais le musée expose toujours les mêmes collections. Du coup, le public ne se renouvelle pas ! Et même si la rentabilité n’est pas la première préoccupation de la SMA, cela pose un problème car un musée doit vivre et être rentable !
C’est cette inertie qui a entrainé sa fermeture ?
Le musée a tenté de valoriser un espace d’expositions temporaires, notamment avec de l’art contemporain et des collaborations avec la Biennale. Pour montrer que l’Afrique d’aujourd’hui n’est plus celle d’antan, que ce continent n’est pas un espace fermé et qu’il a une histoire qui ne commence pas avec la colonisation. Mais ces efforts n’ont pas suffi et le musée a été confronté à des difficultés financières.
Quel était le budget du musée ?
Environ 120 000 euros par an. Avec des charges réduites au minimum : deux salariés permanents même si à une époque il y avait également trois salariés en CDD. Puis on a fonctionné avec des bénévoles et des stagiaires. Mais ce musée a toujours été en sous-effectif. Pour fonctionner normalement, il aurait fallu une dizaine de personnes. Les locaux appartenant à la SMA, le musée ne payait de loyer mais assumait les charges.
Avec 10 000 visiteurs par an et un tarif d’entrée de 2 à 8 euros, c’était très difficile d’équilibrer ce budget. D’autant que les subventions publiques étaient faibles. Sans l’aide de la SMA, qui représentait un tiers du budget global, le musée aurait fermé ses portes beaucoup plus tôt.
Vous n’avez pas trouvé d’autres financements ?
On a beaucoup de difficultés à obtenir des subventions publiques parce que ce musée fait partie d’une institution religieuse. D’où un blocage, bien que ce soit une association laïque qui en assurait la gestion. Nous avons aussi essayé de convaincre des investisseurs privés comme Total, sans succès. On aussi lancé deux financements participatifs sur le web. Un seul a marché car il proposait de soutenir un projet précis, une exposition temporaire, «Portraits de femmes».
La fermeture du musée est-elle intervenue uniquement pour des raisons financières ?
Jean Paul Kpatcha : En partie seulement car un musée ne peut survivre sans subventions. Or, la Société des Missions Africaines qui l’a créée et soutenu avait d’autres priorités.
Mais la raison première de la fermeture c’est ce que les dirigeants de la SMA à Rome ont décidé de réfléchir à un projet différent, plus ouvert, plus international et plus en phase avec les attentes de la société actuelle. D’où leur volonté de concevoir une maison pour tous les missionnaires de l’Afrique. A Lyon et dans les locaux de la SMA car notre histoire est ici. C’est ainsi qu’est né le projet de Carrefour des Cultures Africaines. D’autant qu’aujourd’hui, l’Afrique n’est plus seulement en Afrique ! Les Africains ont migré et il y a un réel besoin en France, et notamment dans la métropole de Lyon, autour de la question du vivre ensemble. Notre mission sera donc de favoriser un dialogue inter-culturel et inter-religieux pour construire un pont entre les peuples. 

Et les collections du musée ?
Le deuxième pôle de ce Carrefour sera un espace dédié à l’exposition de ces collections. Il n’y aura plus d’exposition permanente mais des expositions temporaires autour de thématiques choisies. Avec de l’art contemporain, des événements, des rencontres, des spectacles… Afin de montrer le visage de l’Afrique d’aujourd’hui.
Cela va exiger des travaux importants ?
Oui car tout va être réaménagé, rez-de-chaussée et sous-sol compris. L’objectif est de repenser tout le bâtiment pour en faire un espace d’accueil, d’échange et de culture ! Si le musée a fermé c’est aussi pour pouvoir se réorganiser dans la perspective de cette nouvelle mission.
Le troisième pôle de ce Carrefour des Cultures Africaines reposera sur la bibliothèque, toujours en activité, qui réunit plus de 8 000 ouvrages dont certaines datent du XIXe siècle. C’est la bibliothèque la plus riche de toute la région sur les cultures africaines, dans tous les disciplines : science, histoire, religion, art, littérature... Des chercheurs du monde entier viennent travailler dans cette bibliothèque !
Quel est le coût du projet ?

Cher ! Mais on ne peut pas annoncer aujourd’hui de chiffres. En revanche, on a déjà lancé un appel à projet privé pour désigner un architecte. Plusieurs ont répondu et ils seront auditionnés dans les semaines qui viennent.
Qui va financer ces travaux ?
 La Société des Missions Africaines va en financer une partie mais elle compte aussi sur les dons, notamment des Lyonnais, des mécènes mais aussi des Africains. 

Cela n’a plus grand chose à avoir avec un simple musée ?
Oui, ce Carrefour a une mission socio-culturelle. Ce qui élargit son horizon pour accueillir tous ceux qui ont envie de donner et de recevoir. 

Mais il y aura toujours une empreinte religieuse ?
En tant que prêtre on peut s’investir auprès des gens sans forcément faire du prosélytisme ! Notre objectif n’est pas de convertir mais d’aider au vivre ensemble. La démarche missionnaire n’est plus la même qu’à l’époque coloniale ! 

Propos recueillis par Agathe Archambault

"Faut-il rendre les oeuvres d’art à l’Afrique ?" Conférence vendredi 22 novembre à 19h de Me Emmanuel Pierrat à la librairie Michel Descours, 31 rue Auguste Comte Lyon 2ème.