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Plateforme pour la culture / Lyon-région

«Une sorte de voyage»

Un jeune artiste cherche une galerie. Mais il a une manie : se tirer tout à coup pour ressusciter ailleurs. Lyonnais un peu, le tour du monde déjà. Une belle gueule, regard lumineux, un sacré talent et l’avenir devant lui.

«Qu’est-ce qu’on fait ? On se tire ?»

C’est la question clef qui a jalonné sa vie. Chaque fois, il l’a posée à ses proches, copains et copines, avant de prendre un virage et de passer à autre chose. De Katmandou à Téhéran pour revenir à Lyon où il est né et il vit aujourd’hui. Ou Paris où il a passé un bon quart de siècle. Sur son chemin, il a croisé de sacrés personnages. Tout en restant lui-même. Un soixante-huitard, un vrai mais version douce. Un éternel garnement qui a fêté ses 68 «balais», il n’y pas longtemps. 

Il est là dans son salon, sous un ventilateur, regard et sourire paisibles, allongé sur un petit canapé bleu. Un bonnet gris sur la tête, ses carnets à portée de main. Aux murs, des toiles, des dessins, des collages… Et beaucoup de livres empilés dans une bibliothèque qui serpente dans son appartement. Séduisant, c’est le mot. Robert Baret a du charme. Le charme des aventuriers qui font croire que tout est arrivé par hasard. Une voix chaleureuse, glissant une plaisanterie ou citant un écrivain inconnu. Distancé et, c’est étrange, une passion toujours vive au fond de ses petits yeux noirs. Malgré ce mal qui l’a frappé il y a quelques semaines et qu’il traite à coup de chimio.

Cette sacrée question, il dû alors, une nouvelle fois, se la poser. Mais cette fois, il a décidé de ne pas se tirer. Alors il se bat, tranquillement. Et il se raconte. «Ça fait du bien de parler», dit cet agrégé d’art plastique, le seul en France qui avait au départ pour tout bagage scolaire, un simple certificat d’étude ! 

«Je devais devenir maçon…» Comme son grand-père paysan. Mais il est asthmatique. Son certificat en poche, il décide que «l’école, c’est fini» devant ses parents «désespérés». Mais le dessin va le rattraper. Ce gamin de la Croix-Rousse va alors s’initier, le jeudi matin, avec un artiste en lavallière «issu du 19ème siècle». Puis il se lance grâce à une voisine dont le gendre travaille dans «un atelier de publicité» et cherche un apprenti. Il va alors dessiner, tirer des photos, les retoucher, fabriquer des affiches… Son patron, Antoine de la Garderie, «un type bien» qui lui apprend à «tenir un crayon», mais aussi «le geste évocateur». Peintre, il va le pousser à s’inscrire à des cours du soir organisés par l’école des Beaux-Arts où il rencontre Tardi, le futur père de la célèbre Adèle Blanc-Sec qui va marquer l’histoire de la bande dessinée. Lui aussi le pousse, «Viens avec nous, il y a plein de nanas et on s’amuse bien». Il rentre directement en deuxième année.  

Un livre va alors le marquer : Georges Rouault, peintre et graveur. «Mon premier bouquin d’art». Il va plonger dans cet univers. Les Beaux-Arts de Lyon n’ont pas encore misé sur le conceptuel, «rien à voir avec aujourd’hui». Les profs, maîtres d’atelier, sont en blouses blanches, cours de dessins et de pochades d’après modèle-vivant, travail sur les perspectives… Il apprend la technique, mais aussi «la spontanéité».


«Le petit livre rouge avec beaucoup de rock’n’roll», ironise Robert «pas très militant» mais «compagnon de route». Une seule exigence à l’époque pour ce jeune artiste : avoir une identité, «on était de gauche ou on était rien !»


En troisième année, il s’inscrit aux cours d’Hubert Le Mab, Breton, «un caractère, mais on l’admirait pour son côté bagarreur. Il nous a fait aimer la peinture comme un état, pas un métier». Une sorte d’aristocratie, «on y croyait dur comme fer».

C’est le pic de la «révolution» étudiante. Robert se lie d’amitié avec le Lyonnais Alain Dugrand, pacifiste et libertaire, un des fondateurs du Libération de 1973 qui va l’initier politiquement. Sartre et compagnie. Maoïsme aussi, entraîné par sa copine de l’époque. «Le petit livre rouge avec beaucoup de rock’n’roll», ironise Robert en citant cette définition de son ami Gilles Millet, un des piliers de Libération. «Je ne comprenais pas tout…»,  avoue celui qui n’est «pas très militant» mais «compagnon de route». Une seule exigence à l’époque pour ce jeune artiste : avoir une identité, «on était de gauche ou on était rien». 

En 68, il décroche son «diplôme de peinture». Avec des copains artistes, rejoint à Paris la villa de la rue Ledion dans le 14ème. Un véritable squat. «Ambiance sympa» mais des doutes sur la suite... 


Qu’est-ce qu’on fait ? On se tire ? 
Départ au début de l’été direction «l’Est», bien sûr. Iran, Afghanistan, Inde… Avant de finir «dans l’entonnoir de Katmandou». Quelques épisodes vont alors jalonner cette expédition dans laquelle il s’embarque avec ses «copains des Beaux-Arts», notamment Tardi et le sculpteur Henri Gonnet. L’Afghanistan d’abord, «le pays où tout le monde se sent bien». Des chevaux, des armes, un mépris de l’argent, «pas de différence entre les seigneurs et les mendiants». Il vendra même de la morphine à Kandahar, «ne le répétez pas».

Robert Baret va ensuite vivre plusieurs mois dans le Téhéran du Shah. «Je suis tombé dans un milieu de français pique-assiettes qui vivaient au crochet de la jeunesse dorée de la capitale, un paradis pour les glandus comme moi», malgré la dictature. Retour en France, il évite le service militaire et part s’installer dans la Drôme. A 22 ans, il a pris goût à cette vie de saltimbanque. Mais l’argent commence à manquer,  il va alors donner des cours de dessin dans un lycée d’Aubenas en Ardèche. Un paradis pour ce jeune prof aux cheveux longs qui organise des classes «très libres». Plus d’estrade, Rolling Stones à fond, fanzines et grandes fresques pour décorer la cours de récré. «Une belle époque», avant l’arrivée de nouveaux enseignants plus «amidonnés». Une rencontre aussi, qui va précipiter son départ. Une de ses élèves tombe dans ses bras. Ce qui va faire un scandale. A l'époque de l’affaire Gabrielle Russier, une prof amoureuse de son élève qui va se suicider après avoir été inculpée pour détournement de mineur. Provoquant un film qui va émouvoir tous les Français, «Mourir d’aimer». Et cette surprenante réaction de Georges Pompidou, président de la République qui va citer Paul Eluard : «Comprenne qui voudra…».


Qu’est ce qu’on fait ? On se tire ?
 Direction Paris, cette fois accompagné par sa jeune fiancée avec qui Robert aura six enfants. Années 70. Il va alors réaliser des dessins, souvent politiques, pour Libération. Et «naturellement» se mettre à la bande-dessinée. Des «strips» d’abord pour Métal Hurlant, puis des histoires plus longues publiées en épisodes dans le quotidien de Serge July. Comme «Berlin», une BD inspirée par un album du rocker Lou Reed et réalisée avec Alain Pacadis, le sulfureux chroniqueur rock-punk de Libé. L’histoire d’une fille immergée dans les nuits musicales underground de New-York, Londres ou Berlin. Sexe, drogue et délire. Le jeune lyonnais va se glisser dans cet univers à bulles grâce à son ami Tardi. Et croiser quelques figures de légendes : Philippe Druillet, Moebius, Bilal, Jean-Claude Mézières… Un véritable «artisanat» qui impose ses exigences et surtout «un boulot de dingue». 


Francom la grande agence de communication 80’s, cherche un directeur artistique. «Je me suis pointé avec mon profil gauchiste, ils m’ont répondu que ça collait». Nouvelle vie. «J’ai changé de bande», précise Robert, en se défendant de toute «trahison»


Mais il refuse là encore de se laisser enfermer. «Je ne suis pas l’homme d’une seule trajectoire». Celui qui n’a «toujours pas de plan de carrière» va alors se réfugier à Marseille où il s’installe en communauté avec Alain Dugrand, désormais correspondant de Libération. C’est là où va naître son premier enfant. Un tournant bien sûr, pour ce jeune père de famille qui gagne à peine sa vie avec quelques crobars de presse...


Qu’est-ce qu’on fait ? On se tire ?
 Il va alors retourner à Paris en se fixant un objectif : passer des concours pour décrocher son agrégation d’art plastique. A la même époque, Francom, la grande agence de communication 80’s, qui gère notamment le budget Carrefour, cherche un directeur artistique. «Je me suis pointé avec mon profil gauchiste, ils m’ont répondu que ça collait». Nouvelle vie et nouvelle coupe de cheveux. «J’ai changé de bande», précise Robert, en se défendant de toute «trahison». Un époque où la pub recycle en douceur les enfants terribles de mai 68 qui peuvent alors exprimer leur créativité. Beau salaire, bel appartement… Il élève ses six garçons tout en bossant ses concours. 

Son agrégation en poche, Robert va donner des cours à la fameuse Ecole Estienne tout en continuant à travailler dans son agence qui va alors être rachetée par Carrefour. Douze ans, déjà !


Qu’est-ce qu’on fait ? On se tire ?
 Il lâche tout : l’enseignement, la pub, Paris…

Pour revenir à Lyon. Un grand appartement à la Croix-Rousse où il va poser ses valises et sortir ses pinceaux. L’occasion de tenter quelques expériences en se demandant si la peinture contemporaine a encore un sens. «Je me suis dit que j’allais boycotter le format quadrangulaire, en découpant le motif pour le coller directement sur le mur». Quelques toiles accrochées dans son salon en témoignent. 

Exposer ? Il se pose la question au terme d’une longue retraite, solitude et silence. L’écolière elle aussi s’étant «tirée». Plus de quarante toiles. Il va alors frapper à la porte de «la meilleure galerie lyonnaise». Robert a sympathisé avec Françoise Besson. 

«Elle est venue chez moi et après avoir observé mon travail elle m’a dit : C’est vachement bande-dessinée ! J’ai compris», raconte celui qui regrette cette frontière entre les arts plastique et les arts appliqués. Un réflexe «très français». Mais aucune rancœur chez cet artiste qui a toujours plané au dessus des frontières. Même si c’est une femme formidable qui lui résiste.   

D’ailleurs, quand on lui parle de Tardi, il murmure : «On vit dans deux mondes différents». Puis évoque cet «ami proche» en se remémorant un souvenir de leur été 68 quand à la frontière afghane on leur annonce une épidémie de choléra… Un épisode que Tardi va même dessiner dans son premier album, «Adieu Brindavoine» ! «On s’est perdu, on s’est retrouvé, on s’est reperdu… Comme dans Jules et Jim !». Pas de regret chez cet affectif qui se «tire» souvent mais ne rompt jamais le fil de sa vie parfois décousue. «Je pense que, pour des choses sérieuses, on pourrait se retrouver», glisse-t-il mine de rien.

Avant de revenir à son obsession et de célébrer cette peinture qui le fascine. «La trace, le geste, la joie de ne pas savoir si tout va bien se passer où si tout va se casser la gueule». 


L’aventurier n’a jamais lâché ses carnets de croquis. Partout où il s’est «tiré» il a emmené avec lui ces petits blocs de papier où il esquisse paysages, portraits, scènes… «Cinquante ans que je dessine dans ces carnets»


Ses modèles ? «J’essaye de ne pas en avoir», esquive l’artiste avant de montrer sa bibliothèque qui déborde de livres d’arts, «mais j’en ai beaucoup !». Picasso, Matisse, Marquet... Il cite également une figure de l’art contemporain, David Hockney. «Je suis très attaché aux survivants d’une aventure dont je me sens proche, la figuration !» Rendant hommage à ceux qui osent encore le figuratif sans avoir «aucun compte à rendre à l’art contemporain». Et surtout pas à Jeff Koons, qui lui donne l’impression de se balader dans «une grande surface». Mais pas d’allergie au contemporain. Au contraire. Christian Boltanski, Annette Messager, Vincent Bioulès, Robert Combas… Il adore.

En revanche, l’aventurier qui a tout exploré et tout expérimenté, n’a jamais lâché ses carnets de croquis. Partout où il s’est «tiré» il a emmené avec lui ces petits blocs de papier où il esquisse paysages, portraits, scènes… «Cinquante ans que je dessine dans ces carnets». Aujourd’hui, ils remplissent des dizaines de rayonnages dans la bibliothèque qui couvre les murs de son appartement, jusque dans le couloir d’entrée. Il les fabrique souvent lui-même avec ce qui lui tombe sous la main : cartons, journaux… Et même lingettes ! Pour recouvrir tout ça de traits et de couleurs avec la complicité de ses fidèles stylos Pilote. La magie d’une aquarelle. 

«Je dessine recto-verso, tout pour que ça soit inexposable !», sourit Robert qui vient d’éditer un gros livre qui compile une vie de dessins. Pour ses proches, «je veux leur laisser un truc pour m’expliquer».

Le mal qui le ronge, Robert Baret en parle d’une voix douce. Un regard parfois triste, vite rattrapé par son beau sourire bienveillant. Il glisse alors une anecdote qu’il raconte avec un petit air coquin. Éternel séducteur malgré lui. 

Il vient de s'échapper de l’hôpital Léon Bérard où il a passé des semaines. «Une sorte de voyage» où il a beaucoup dessiné : des visiteurs, sa chambre, des infirmières bien sûr, des vues de sa fenêtre, un autoportrait, des plateaux-repas en nature morte… Des croquis, toujours annotés, une date et quelques mots, puis tout à coup un menu transformé en poème… Ce dernier carnet, il l’a baptisé, avec une certaine pudeur, «rhumato-hémato».

Une dominante de bleus, intimité froide. Sensible évidement. Mis en ligne sur son site, avant d’envoyer un message WhatsApp sur «Papa news» ! 


Alors qu’est-ce qu’on fait ? On se tire ? 
Cette fois pas question de se la poser cette satanée question. Il est là sous un ventilateur, pied nus, bonnet sur la tête. Un petit air Katmandou. Entouré de ses carnets magiques. Allo Françoise ?


Agathe Archambault et Philippe Brunet-Lecomte

Illustrations extraites du dernier carnet de Robert Baret réalisé à l’hôpital. De haut en bas : autoportrait, vue de sa chambre et son fils en visite.