0
Plateforme pour la culture / Lyon-région

Festival de journalisme fin juillet, en pleine nature près de Bordeaux. Envoyé spécial de mytoc.fr, une jeune reporter a osé parler culture. Et poser quelques questions à des stars de la profession.

Vous avez dit culture ?

«Le niveau des journalistes ne s’est pas amélioré…» Elle vient d’animer un débat avec des journalistes. Et sort d’un grand chapiteau blanc en vociférant devant la caméra d’une équipe télé. Elisabeth Levy évidemment. La petite brune enflammée qui a sévi dans «On va pas s’gêner» de Laurent Ruquier sur Europe 1 mais aussi au Figaro et Marianne, avant de fonder Causeur. Polémiste, c’est peu dire.
Couthure, un weekend de juillet. Dans ce petit village paumé au bord de la Garonne, se déroule une grand-messe. Plus de 4 000 journalistes, apprentis journalistes et autres accros à la presse, réunis pendant trois jours sous un soleil de plomb. Une foire idéale pour savoir si cette tribu s’intéresse à la culture.
«Journaliste, c’est devenu un métier de spectacle», poursuit Levy en regrettant que ses confrères «ne lisent plus que des dépêches de l’AFP», la fameuse agence de presse qui alimente tous les médias français. Inutile de dire que sur la culture, elle tartine. Robe blanche et talons hauts, elle évoque ses lectures, Philippe Roth notamment. Intarissable. On la coupe. La dernière fois qu’elle est allée au théâtre ? «Andromaque» mis en scène par Anne Delbée, «Génial !» Mais ça dérape rapidement sur une critique tout azimut du système : «L’école qui n’éduque plus», «les musées pas terribles», «la loi inutile de Macron sur le patrimoine»… Et la culture qui n’attire plus car elle n’arrive pas à séduire le public…

Un petit bonhomme surgit. Baskets, pantalon sombre et chemise bleu. Barbe de trois jours et lunettes Aviator. Un look de banquier en vacances. David Pujadas, vedette du festival, toujours très applaudi. «Est-ce que vous avez une vie culturelle ?» Réponse surprenante : «Je vais acheter des sandwichs à mes enfants». On suit l’ancienne figure du JT jusqu’à un stand enfumé avec des serveurs à béret où il commande des merguez. Deux petits anges blondinets le rejoignent. Et la culture dans tout ça ? On insiste, il toise la jeune impertinente qui ose le suspecter d’être inculte. Du coup, il va lui aussi tartiner une culture-confiture. Pujadas a fini la veille «Les Orientales». 500 pages de poésie, Victor Hugo. Allez on le croit ! D’autant qu’il précise être «un très gros lecteur». Sa dernière pièce de théâtre ? «Le Jeu de l’amour et du hasard» de Marivaux avec Vincent Dedienne. Il enchaîne : «La France est un grand pays de culture, regardez le nombre de festivals en été ! Depuis Malraux, globalement le boulot est bien fait…» Et tout ça sans prompteur ! Une dernière question pour conclure ce tête-à-tête express : Et si vous étiez ministre de la Culture… Pas le temps de finir, il éclate de rire : «Dieu m’en garde !». Au stand des sandwichs tout le monde rigole de sa blague. Envie de se jeter dans la Garonne.

Casquette de rappeur vissée sur la tête et tatouages sur les bras, Hugo Clément en jean et t-shirt apparaît avec une jolie blonde. Le jeune prodige de ce weekend, très à l’aise dans la cour des grands. Assis sur une botte de paille et micro en main, la nouvelle star du web fait son show entouré de jeunes fans qui se battent pour lui soutirer sa «recette du succès». C’est la mascotte de Konbini News. Nouveau média spécialisé dans «l’info-divertissement» sur les réseaux sociaux. Financé par une agence de pub mais attention «complètement indépendante» assure t-il. Ah bon ? Mais personne n’ose le contredire. Au contraire, on écoute religieusement ce prophète 2.0 qui affiche sa «liberté totale sur le fond comme sur la forme» en fanfaronnant sur son «rapport plus direct avec le public». Mais quand on lui parle de culture, il ouvre de grands yeux : «La culture j’y connais rien, je ne me sens pas légitime alors je ne m’en occupe pas». Hugo Clément délègue à son équipe qui gère «l’actualité ciné et séries». Tout un programme !
Toujours en ligne, mais moins Parisien : Far-Ouest, ça ne s’invente pas. Nouvelle revue sur le net qui cible la région Aquitaine. Pas de publicité mais des abonnés. Leur truc : diffuser des feuilletons vidéos, photos et textes pour «raconter des histoires». Voisins du festival, ils ont cassé leur tirelire pour se payer un stand orange, leur couleur, où trône une bande de jeunes journalistes. Une place pour la culture ? «Euh, euh …», hésite une stagiaire. «On a fait un reportage photo sur la vie nocturne bordelaise, c’est de la culture ça ?» Un autre, tout juste sorti d’un master InfoCom, avoue : «On a pas de journalistes culturels dans la rédaction». Pigiste il gagne sa vie en rédigeant «des tutos pour Bricomarché !». Mais le dernier mot revient au directeur de publication de ce Far-Ouest qui passe en coup de vent et balance, moqueur : «La culture ? Rien à foutre ...».
On va encore interroger une dizaine de journalistes, des vieux, des jeunes, des web, des papier, des audio… Pas grand chose à en tirer. Des grimaces surtout. La culture, ça les «gave». Certains osent même des blagues, «quand j’entends parler culture, je sors mon revolver». Ils préfèrent la politique, les «grands sujets de société», les scandales… «Ce qui fait parler les gens». On va même croiser une journaliste de RT Russia Today, un site russe accusé de propagande à base de fakes et de rumeurs. «Kul’tura ?» Elle éclate de rire. Mais on n’en saura pas plus.
Tous incultes ? Pas tout à fait quand même. En cherchant, on déniche quelques résistants.

«Je suis une bourgeoise parisienne, née avec une petite cuillère culturelle en argent dans la bouche !» Petit vent frais dans cette fournaise journalistique. Sonia Devillers, débardeur blanc et jupe à fleur, bronzage et lunettes Gucci. Au commande de «L’Instant M», émission consacrée aux médias sur France Inter. Très cash : «Les médias j’en ai rien à cirer, c’est un prétexte pour comprendre notre époque». Elle milite pour une information «plus proche de la vie quotidienne des gens : travail, famille… santé.» On a eu peur ! Pas un mot, en revanche sur la culture. Pourtant elle a l’air cultivée. Son livre de chevet ? «Magda Szabo, La Porte». Une fan d’expos, de théâtre, de danse contemporaine… «Mais j’ai arrêté car je me lève à 5h30 pour la matinale de France Inter !» Sur la littérature, elle ne lâche pas complètement : «Dès que je suis en vacances je me jette sur les livres !». Son diagnostic : «La culture c’est d’abord une question de politique». Et sans transition elle s’attaque à Macron : «Le pass culture ne servira à rien si les régions deviennent des déserts culturels, ce qui est en train de se passer en ce moment». Pas très optimiste. Mais au moins, le sujet l'intéresse.

«Je suis un frustré de la culture !», avoue Fabrice Lhomme. La cinquantaine bienveillante. Jean et t-shirt des Clash. Drôle de tenue pour ce baron du Monde qui s’est illustré en publiant le fameux livre sur Hollande, «Un président ne devrait pas dire ça». Et lui qu’est-ce qu’il dit sur la culture ? Pourquoi cette frustration ? «Mon boulot me prend trop de temps et les journées sont trop courtes». Excuse un peu facile comme sa consœur Devillers. Mais on lui pardonne parce qu’il lit quand même de bons bouquins. Au théâtre «au moins une fois par mois» et en plus, il emmène sa fille avec lui. Sa dernière pièce ? «La Leçon de Ionesco» au théâtre de la Huchette. Branché musique aussi, tendance rock-punk ! Le Monde à l’envers. Il prend le temps de parler. Assis sur une chaise en plastique, à l’ombre d’un vénérable platane, imperturbable au milieu de ce festival qui a des allures de camping. «En France, la culture est dans une bulle, toujours à part. Une bulle où les règles du journalisme ne s’appliquent pas». Il a pris le risque une fois, avec une enquête sur l’explosion du groupe Téléphone. Pour lui, le vrai problème de la culture c’est que «les initiés parlent aux initiés». Il avoue même : «J’essaye parfois de lire des critiques d’opéra, mais je ne comprends rien et je me sens exclu. Même en relisant certains de mes articles, je me surprends à me trouver un peu obscur». Honnête en tout cas. Y compris quand il parle de ses confrères : «La plupart ont une culture superficielle». Il pointe aussi l’univers médiatique. «On peut aller au-delà de la mort de Johnny !»

«Ma vie n’est que culture !» Enfin un vrai militant ? Chapeau de paille, grosses lunettes et chemise légère. Look d’intello. Un journaliste de Télérama, évidemment. Pierre Murat, critique de cinéma. Questions pour essayer de le déstabiliser. Mais lui tranquille : «Je vois aussi des films pour mon plaisir, sur lesquels je n’écris pas». Il reconnaît même avoir bien aimé «Jurassic World». En revanche la télé… Coup de gueule : «La télévision se fout de la culture ! Il ne reste qu’une seule émission ciné-club et elle est à une heure du matin !». Avec ses confrères, lui aussi est assez dur : «Même moi je ne comprends pas ce que je lis parfois dans la presse, les journalistes donnent l’impression de s’écrire des lettres à eux-mêmes !» Tout cela manque d’humilité insiste ce chevalier du 7e art qui propose quelques règles : «Ne jamais se prendre au sérieux, écrire clairement, faire la chasse aux phrases longues, à la pensée qui s’égare… Mais sans renoncer au style ! L’important c’est de faire simple sans faire simplet, si tout le monde s’y mettait ça ferait du bien à culture et à la presse». Ministre de la Culture ça le tente ? «Je serai un ministre épouvantable !» Pourtant il a des idées. Et, là encore, il propose une médecine radicale : «Mettre aux commandes des gens avec du bon sens, chasser les larbins et les courtisans…». Et réinjecter une bonne dose de culture à la télévision bien sûr.

Bref on résume. Soit les journalistes se foutent de la culture. Soit ils sont passionnés mais pas toujours capables de partager cette passion. Une impasse ?
Tout à coup, une silhouette se faufile entre les transats colorés. Quoi, Françoise Nyssen ici ? Ministre des journalistes et des «cultureux». L’occasion rêvée de faire un scoop ! Une question madame la ministre, une seule… Quelle est la solution ? On se précipite en hurlant. La silhouette s'arrête net. Un instant d’hésitation. Et elle se retourne. Erreur, ce n’est pas la ministre, juste un mirage qui répond avec aplomb : «La culture ne meurt que de sa propre faiblesse». Le fantôme d'André Malraux.

Agathe Archambault